Le site de Léon TOURTZEVITCH



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à mon intérêt pour la Russie



Voici quelques documents que je recommande à ceux qui s'intéressent à l'histoire de la guerre civile et de l'émigration russe en France :

  • "Le Don paisible" de M. Cholokhov. Ou tout au moins "attribué à..." ( Ed.Omnibus). Roman extraordinaire au destin étonnant. Une lecture indispensable à ceux qui s'intéressent à cette période. Il faut avoir le temps, mais quand on s'y plonge, gare ! pendant un mois on ne mange plus, on ne dort plus, on ne regarde plus la télévision...
  • "L'archipel du goulag"de Soljénitsyne (Seuil). Autre monument de la littérature russe. Mais il faut absolument lire les trois tomes, ne pas s'arrêter au premier comme tout le monde. Livre qui m'a intéressé au moins autant pour le récit de certains épisodes totalement inconnus de l'histoire soviétique ( la révolte de Novotcherkassk de juin 62 par exemple), que pour la description de l'univers du goulag. Là aussi, il faut du temps, mais ce livre en vaut vraiment la peine. Il n'a aucun équivalent dans la littérature mondiale.
  • La révolution inconnue" de Voline. On a une vraie difficulté pour appréhender l'épopée de Nestor Makhno et de ses compagons. Du côté bolchévique l'histoire de ce mouvement a été complètement falsifiée, et les documents écrits "internes" sont quasiment inexistants. On ne dispose que de deux textes, celui d'Archinov et celui de Voline, les seuls intellectuels de ce mouvement. Sa veuve a, paraît-il, écrit un livre de souvenirs, mais je ne sais s'il couvre la période de la guerre civile. Nestor Makhno, lui-même a entrepris, à Paris, la rédaction de ses mémoires, mais il est mort avant d'avoir pu aller au-delà du récit de ses plus jeunes années. Je conseille donc cette "Révolution inconnue" de Voline, qui couvre également la révolte de Kronchtadt de 1921. Je suppose que ce livre n'a aucune "objectivité" historique, mais peut-être est-il, pour cela, passionnant. On peut le lire ou le télécharger sur intrenet : http://kropot.free.fr/Voline-revinco.htm  (Lire la partie III "Les luttes pour la véritable Révolution sociale") .
  • Sans doute plus équilibré, mais tout aussi enthousiaste, l'indispensable "Nestor Makhno, le cosaque libertaire - 1888-1934" d'Alexandre Skirda (Les Editions de Paris, Max Chaleil, 2005).
  • "Les blancs et les rouges" de Dominique Venner, (Pygmalion). Un basique sur la guerre civile russe.
  • "La campagne de glace" de Marina Grey, la fille du Général Denikine, (Ed. Perrin). Elle raconte les débuts de "l'armée des volontaires", le premier embryon de force contre-révolutionnaire sous la direction de Kornilov et la retraite vers le Kouban, où, au cours d'une journée, après une forte pluie, la température était brutalement descendue au-dessous de zéro, alourdissant tous les habits, les équipements, d'une gangue de glace.
  • "Les Russes à Paris" par Hélène Menegaldo (Autrement). Un basique aussi. Incomplet certes, mais qui donne une bonne idée de ce qu'a été la présence russe à Paris.
  • L'excellent et très complet "Les russes blancs" d'Alexandre Jevakhoff, (Taillandier, 2007)
  • "Cabaret russe" de Konstantin Kazansky, (Olivier Orban). Indispensable pour ceux qui s'intéressent à la vie de la musique russe à Paris dans l'entre-deux guerres. J'ai ce livre mais je crois qu'il est devenu introuvable.
  • "Carnets de route d'un artilleur à cheval 1917-1920" de Serge Mamontov, (L'harmattan). Pas de la grande littérature, mais passionnant par la foule de détails qu'il apporte sur les cosaques, les chevaux, et ces affrontements de cavaleries qui ont été les derniers en Europe.
  • "Les grandes énigmes historiques de notre temps" 1 et 2, ouvrages collectifs présentés par Bernard Michal (Ed. de St Clair), pour deux dossiers : "Les enlèvements à Paris des généraux russes Koutiépov et Miller" et "La mystérieuse affaire Toukhatchevski". D'un côté une géniale intox montée par le Gépéou, et de l'autre une machination infernale de Staline pour se débarrasser d'un rival potentiel. Les Russes restent, à mon avis, des spécialistes de ces coups tordus. Leur habitude de jouer aux échecs, sans doute...
  • Bien sûr "C'est moi qui souligne"(Acte sud) et "le Procès Kravtchenko"de N. Berberova. Mais pour le plaisir, on pourra aussi lire ses "Chroniques de Billancourt", également chez Acte sud.
  • Le magnifique et étonnant "Cavalerie rouge" d'Isaac Babel que l'on peut trouver en livre de poche. Enthousiasmant par la qualité d'écriture et frustrant par son inachèvement.
  • Plus anectotique : "Les russkoffs" de Cavanna (L. de poche). Livre qui m'a bien intéressé car il se déroule principalement dans la région de Stettin, à l'endroit, au moment et dans l'univers où mes parents se sont rencontrés en Allemagne. Et puis, lire comment Cavanna se confronte à la langue russe est vraiment trop drôle... J'ai eu l'occasion de le rencontrer il n'y a pas longtemps et nous avons pu bavarder un peu de cette période qui reste douloureuse pour lui, m'a-t-il dit. Il a été éperdument amoureux de cette Maria qu'il a perdu dans la tourmente.
  • "En Russie au temps du dernier Tsar" d'Henri Troyat (Hachette). Très utile, pour une foule de détails, par exemple sur les habitations, les unités de mesure, les populations, mais aussi sur l'orthodoxie, et les habitudes russes en général, à la veille de la révolution.
  • Pour ceux qui sont concernés : "Saint-Georges" (Bibliothèque slave de Paris). Il y est aussi question de Ste-Olga.
  • "Ungern, le baron fou" de Jean Mabire (Balland). Permet d'avoir des renseignements sur le dernier général blanc, un personnage ahurissant, comme seule l'Histoire russe peut en produire, et que l'on retrouve dans "Corto Maltese en Sibérie"...
  • "Histoire des soldats russes en France 1915-1920, les damnés de la guerre" de Rémi Adam (L’Harmattan, 1996).
    Un livre sur cette ahurissante histoire du corps expéditionnaire russe venu combattre en France à partir de 1916 et qui, après la boucherie de l’offensive de Nivelle a décidé de faire sa révolution sur place, surtout à partir de la Révolution de février en Russie. Isolés et regroupés dans le camp de Courtine, les troupes se soulevèrent. Le camp sera pris d’assaut en septembre 1917 et les mutins furent contraints au travail obligatoire, aux bataillons disciplinaires et à la déportation en Algérie. Les tentatives de les constituer par la suite en « Légions des Volontaires russes » pour combattre la Révolution bolchevique furent des échecs et ils finirent, pour la plupart d’entre eux, par être rapatriés en URSS à partir des années 1919 et 1920 avec les restes du contingent du front de Salonique, environ 60 000 hommes en tout.
    Le livre, voulant à tout prix faire œuvre d’historien, est encombré de « preuves » sous formes d’extraits de documents et de lettres, ce qui en rend la lecture un peu fastidieuse. Mais l’histoire racontée est passionnante. Elle serait presque cocasse si l’on pouvait faire abstraction des centaines de morts qui l’ont accompagnée. Ils se sont cru sans doute très malins, à l’état-major français, d’importer des soldats russes en échange d’équipements à la Russie, qui en manquait ; mais le commandement français dès qu’il a commencé à voir l’agitation révolutionnaire au sein de ces troupes, a été bien embarrassé, mort de trouille que les soldats russes ne contaminent les troupes françaises déjà pas mal travaillées par les mutineries de l’été 1917.
Un grand merci aux Beroff de m'avoir procuré les "Mémoires" de P.Wrangel. Passionnantes. Denikine a commis par convictions nationalistes et monarchistes étroites des erreurs dans la conduite d'une guerre qui se jouait au moins autant sur le terrain politique que militaire. Nul doute que si Wrangel avait été dès le début le chef des armées blanches, la face du monde en aurait probablement été changée. Drôle de bonhomme ; à ajouter au panthéon des personnalités exceptionnelles de cette guerre.
Signalez-moi tout livre intéressant sur cette période !

Voici quelques liens que j'ai selectionnés et que je complèterai au fur et à mesure :

Le site d'Anne Zelensky , une fille d'émigrés russes dont le destin a été de devenir l'une des féministes historiques des années 70 en France, et qui fait désormais partie de ma famille.



 




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L’histoire d’Agafia

 
 
 



L’histoire qui fait l’objet de cet article a passionné les Russes entre 1983 et 1989. Elle n’est pas terminée car on attend avec impatience la parution de la suite, prévue pour le premier avril 2009 chez Actes Sud, sous le titre : « Des nouvelles d’Agafia », par Vassili Peskov.
 
Lorsque le récit commence à paraître dans la Komssomolskaïa Pravda, l’URSS vit les derniers soubresauts du régime communiste ; Brejnev est enfin mort après une interminable agonie et l’URSS va entrer progressivement dans cette période de bouleversements qui conduira à sa fin à partir de 1990. Les Russes n’ont rien de passionnant à lire dans leur presse, toujours aussi verrouillée et soporifique. La Komssomolskaïa Pravda échappe un peu à cette morosité ambiante car ce journal, à l’origine destiné à la jeunesse communiste, aborde des sujets plus attrayants et plus légers que les déclinaisons des plans quinquennaux ou les comptes–rendus des réunions du politburo. Et ce que le journaliste Vassili Peskov va leur raconter, parce que cela réveille chez eux des pans entiers de leur mémoire collective, va les bouleverser.

1. La découverte de la famille Lykov

Cette histoire commence en 1979 avec le survol en avion, par des géologues en mission d’exploration, d’une région perdue de la Sibérie à des centaines de kilomètres de toute vie humaine, très exactement au sud, dans le Khakaze, là où les monts de l’Altaï rejoignent ceux du Saïan. À cet endroit naît un affluent du grand fleuve Iénisséï, l’Abakhan. C’est là, sur sa rive droite, que les géologues aperçoivent ce qui ne peut être qu’une succession de quelques terres cultivées au beau milieu d’une zone totalement sauvage et inaccessible.
De retour à leur base ils signalent ce fait, mais c’est seulement deux ans plus tard qu’une expédition parvient sur les lieux et entre en contact avec ceux qui habitent là. Stupéfaits, ils constatent que c’est une famille de « vieux-croyants », les Lykov, qui survit à cet endroit depuis 1938 en autarcie complète, sans aucun contact avec le monde extérieur. L’histoire est rapportée à un journaliste de la Komssomolskaia Pravda, Vassili Peskov, qui décide de se rendre sur place, d’observer et comprendre comment cette famille a pu survivre en pleine taïga, dans le dénuement le plus total, à des hivers où il fait régulièrement moins quarante. Il va se lier d’amitié avec eux, y retourner régulièrement l’été.
Le récit de ses rencontres et de ses observations sera publié dans le journal, puis réécrit plus tard dans un livre publié en France en 1992, chez Actes Sud, sous le titre « Ermites dans la Taïga ».
Mais à ce point de la narration, il est indispensable d’expliquer qui sont ces « vieux-croyants »et pourquoi cette découverte va à ce point émouvoir les Russes..

2. Les vieux-croyants.

Il nous faut faire un bond en arrière et plonger au milieu du XVIIe siècle russe.
Le tsar Alexis (deuxième de la dynastie des Romanoff, père du futur Pierre le Grand) et le Patriarche Nikon, chef de l’église orthodoxe russe, entreprennent une réforme du culte destinée à rapprocher les pratiques russes de celles des autres églises orthodoxes, (grecque et bulgare notamment) et de revenir aux textes originaux souvent mal traduits du grec ou mal recopiés. L‘objectif est de consolider le pouvoir tsariste sur la noblesse, le clergé et le peuple en s’appuyant sur une église orthodoxe rénovée, de faire de la Russie la « troisième Rome » (la deuxième ayant été Byzance), le centre de la chrétienté.
En 1653, le patriarche Nikon impose un certain nombre de modifications mineures du rite de l’église orthodoxe comme, par exemple, le signe de croix avec trois doigts (à la grecque), symbole de la trinité, au lieu du signe avec deux doigts (le majeur et l’index) pratiqué jusqu’alors ; et l’innovation, à mon avis la plus importante, (ignorée, d’ailleurs, par l’article de Wikipedia sur la question) est l’introduction, dans la liturgie, du chant polyphonique « à la bulgare ». [1]
Ces réformes en apparence anodines vont pourtant soulever une opposition violente contre elles, avec à sa tête l’extraordinaire personnage de l’archiprêtre Avvakoum. Leur rejet va devenir le symbole d’une résistance contre le pouvoir tsariste car elle intervient en même temps que la généralisation du servage en Russie. [2] Cette réforme sera donc associée à la perte des libertés anciennes, et dans toutes les classes de la société un vent de révolte se lève contre elle, y compris dans la noblesse et l’entourage du Tsar. Une première fois en 1654 un concile entérine ces modifications, puis en 1666 un autre concile démet Nikon, mais maintient ses réformes et jette l’anathème sur les textes et les rites anciens. Ceux que l’on appelle désormais les « vieux-croyants » sont sommés de renoncer à leurs rites. Dans leur immense majorité, ils refusent et créent ce schisme connu dans l’histoire russe sous le nom de « raskol » (le schisme).
Le pouvoir tsariste tente alors d’imposer la nouvelle foi par la force et les vieux-croyants vont être l’objet de persécutions (et mutilations) féroces, au point que des milliers d’entre eux préféreront se suicider, certains collectivement par le feu [3]. Avvakoum sera brûlé. Les autres s’enfuient, essaient de se cacher dans l’immensité russe : dans le grand nord, en Sibérie, vers le Don, en territoires cosaques...
Les Tsars qui se succèdent ont des attitudes variables vis à vis d’eux : Pierre le Grand, sans chercher à les exterminer, les soumet à une double imposition et crée un bureau de recensement chargé de traquer les fraudeurs. Si Catherine II de Russie les laisse à peu près tranquilles, dès Nicolas 1er les persécutions reprennent, poussant les vieux-croyants à toujours fuir, se cacher plus loin encore. Certains quittent la Russie pour la Roumanie, les Etats Baltes, plus tard l’Australie, le Canada, les USA, l’Amérique du Sud.
À partir de 1905, les persécutions à leur égard cessent et commence, pour une partie d’entre eux, la grande période traditionaliste. Ils vont s’investir dans le capitalisme naissant et y réussir, à la manière des puritains anglais au début de la révolution industrielle et un peu pour les mêmes raisons (ardeur au travail, austérité de vie, réinvestissement de tous les gains etc…).
Compte tenu de la haine qu’ils portent au Tsar et à l’église orthodoxe officielle, ils sont présents dans presque tous les mouvements d’opposition et révoltes diverses contre le pouvoir. Ils accueillent très favorablement la révolution bolchevique qui s’appuiera sur eux en de nombreuses circonstances dans sa phase initiale.
Mais une fois le pouvoir des soviets consolidé, à partir des années 1926-28 ils n’échappent pas aux persécutions de masse qui s’abattent aussi sur eux, ce qui les oblige à nouveau à fuir et à se cacher.
En réalité les vieux-croyants sont eux-mêmes très divisés : dès le début, un schisme interne les partage en deux groupes, ceux qui ont des prêtres ( popovtsi) et ceux qui n’en ont pas (bezpopovtsi). Les premiers se constituent en communautés à peu près organisées et repérables, les seconds éclatent en une multitudes de groupes très hétérogènes et le plus souvent radicaux, parfois réduits à une seule famille et se dispersent sur l’immense territoire russe.
Ces derniers refusent tout : non seulement les nouveaux cultes, mais aussi les habitudes occidentales introduites par Pierre le Grand (le rasage de la barbe, l’usage du tabac, la consommation de vin), toutes les contraintes civiques, les lois, le service militaire, les passeports, l’argent, toute forme d’autorité, les vêtements modernes, les jeux, les chants, les distractions, le progrès technique… Ils pratiquent une vie de prières et d’ascétisme plus ou moins poussé suivant les groupes, et selon des règles qu’ils s’inventent eux-mêmes.
Ce qui reste de la famille Lykov que l’on découvre en Sibérie en 1979 appartient plutôt à ce deuxième courant. Pour les Russes il s’agit d’un véritable musée vivant du XVIIe siècle. C’est aussi une expérience incroyable de survie dans l’un des milieux les plus hostiles du monde pendant quarante ans. [4]
Toute l’histoire de cette famille, telle qu’elle a pu être reconstituée, n’est qu’une succession de fuites devant l’autorité, à partir d’une installation dans les années 1920 dans une communauté de vieux-croyants en aval de l’Abakhan, connue sous le nom de Tichi [5]. Lorsque les géologues prennent pour la première fois contact avec eux dans ce lieu où ils se cachent depuis quarante ans, la famille se compose du père, Karp Lykov, ses deux fils qui vivent un peu à l’écart, et ses deux filles. La mère est morte de faim en 1961. La famille, cette fois, renonce à fuir à nouveau. Au cours de l’année 1981 un triple malheur les frappe : les deux fils dont le seul chasseur capable de les approvisionner en viande, ainsi que la fille aînée décèdent. Le journaliste n’aura de contact qu’avec le père et Agafia, sa plus jeune fille. Celle-ci, âgée de trente-sept ans, est née à cet endroit et avant l’apparition des géologues n’a jamais vu d’autre être humain que les membres de sa famille.

3. La survie dans la taïga

Tous les éléments matériels de la survie de ces Robinsons sont minutieusement décrits par Vassili Peskov : la minuscule maisonnette de bois, le poêle en pierres ; la vaisselle, les récipients en écorce de bouleau qu’il était impossible de mettre au feu, (pour réchauffer l’eau il fallait y jeter une pierre brûlante ) le feu obtenu à partir de l’amadouvier et des silex, les lumignons constituées de fins copeaux de bouleau longs comme l’avant-bras, le rouet d’un modèle remontant à Pierre le Grand, les vêtements difficilement tissés à partir du chanvre et ces indispensables vestes rembourrées avec des herbes séchées, la pénurie d’outils en fer (qui provenaient tous, avec leurs premières semences, de la communauté d’origine), les chaussures en écorces de bouleau si peu efficaces qu’ils étaient le plus souvent pieds nus, même dans la neige…
La nourriture, des plus sommaires, provient essentiellement d’un jardin où ils cultivent, outre le chanvre, des pommes de terre, des pois, des oignons et du seigle, et accessoirement de la cueillette de plantes sauvages : pommes du cèdre [6] dont ils consomment les fruits tels quels ou en farine et dont ils tirent aussi une sorte de lait, des champignons, des myrtilles, des oignons sauvages et des airelles, des framboises… Rarement de la viande. Les prescriptions religieuses imposent de ne manger que « les bêtes à sabots » ce qui, dans la région, limite le choix aux élans et rennes sibériens [7]. L’été et en automne, du poisson (l’ombre et le lenok, un salmonidé sibérien).
De toutes les histoires qui illustrent, dans ce livre, la difficulté et la précarité de leur vie, c’est probablement celle du seigle qui est la plus émouvante :
En 1961, l’année fut terrible, il neigea et gela très fort au mois de juin, la totalité du seigle creva et pour les pommes de terre, on ne put récolter que de quoi semer l’année suivante. Les Lykov passèrent l’hiver sur leurs maigres réserves. Au printemps, ils furent réduits à manger de la paille, la peau des skis, le cuir des dernières chaussures, les écorces et germes de bouleau. La mère mourut de faim.
L’année suivante fut bonne, la pomme de terre donna bien et, par miracle, un brin de seigle poussa au milieu des pois. Un seul et unique brin qui fut entouré de tous les soins, dorloté nuit et jour, protégé des rongeurs. Une fois mûr, il donna 18 grains que l’on conserva avec d’infinies précautions tout l’hiver et que l’on planta au printemps. La récolte suivante donna une assiette de céréales ; mais les Lykov durent attendre encore deux années supplémentaires pour pouvoir remanger de la bouille de sarrasin.
La famille a souffert à maintes reprises de la faim et de disettes, mais ce qui était le plus difficile à supporter selon Karp, le père, était l’absence totale de sel.

4. Le monde selon ces vieux-croyants

Le premier obstacle qu’il fallut franchir pour communiquer avec eux fut la langue. Le russe parlé par le père était compréhensible, celui de sa fille beaucoup moins, émaillé de mots très anciens et psalmodié d’une manière bizarre, comme pour la lecture des livres saints. Agafia avait appris à lire dans les livres sacrés et à écrire par sa mère, mais elle utilisait le véritable alphabet cyrillique dont l’alphabet russe actuel n’est qu’une version simplifiée et latinisée, ce qui lui rendait la lecture du russe contemporain très difficile. [8]
La vie des Lykov est rythmée par le travail et la prière, (quatre à cinq heures par jour) parfois d’une façon totalement inattendue, au beau milieu d’une conversation… Le décompte du temps est une tâche essentielle. S’y perdre, ce qui faillit leur arriver une fois, c’était détruire l’organisation des séquences de la vie avec ses célébrations religieuses, ses jeûnes, ses jours gras, le calcul des années vécues, la succession des travaux des champs. Le calendrier qu’ils utilisent est celui qui était en usage en Russie avant l’adoption, par Pierre le Grand, du calendrier julien. L’année de leur rencontre avec les géologues est, ainsi, 7490 après la naissance d’Adam...
L’existence des vieux-croyants est balisée d’un très grand nombre d’interdits dont on n’arrive pas bien à comprendre la cohérence chez les Lykov. En gros tout ce qui vient du « siècle », c’est à dire du monde extérieur, profane à leur yeux, ou « nikonien », ( par référence à leur ennemi juré du XVIIe, le patriarche Nikon qu’ils maudissent chaque fois qu’ils le peuvent) est mauvais et interdit : « Ce siècle est plein de tentations, de péchés, d’outrages à Dieu. Il faut fuir et craindre les hommes ». [9] De ce monde extérieur, évidemment, ils ne savent quasiment rien, surtout Agafia qui est née ici et n’a jamais rien vu d’autre. Pourtant, ils avaient remarqué l’apparition de ces « étoiles marcheuses » dans le ciel (les satellites), se demandant ce que cela pouvait être.
Lorsqu’ils rencontrent pour la première fois les géologues, la méfiance prévaut, mais, progressivement la confiance s’installe, ces géologues font tout leur possible pour leur venir en aide et améliorer leur condition matérielle. L’un d’entre eux, qui les prendra spécialement sous sa protection, refusera même une promotion pour rester à leur contact. Les Lykov prirent progressivement l’habitude, à leur tour, de leur rendre visite à leur camp de base distant de 18 km. Ils s’étonnaient et parfois s’émerveillaient de tout, des vêtements des femmes, du contre-plaqué, de la scierie, des tronçonneuses, de l’électricité, acceptaient avec gratitude certains cadeaux, mais refusaient poliment presque tous les autres avec toujours le même argument : «  cela nous est interdit »…

5. Les Lykov superstars

Mais ce que ni le journaliste, ni Karp Lykov et sa fille ne pouvaient prévoir, c’est que dès la première parution dans la Komssomolskaïa Pravda du récit de Vassili Peskov, toute la Russie s’est mobilisée et passionnée pour eux. On s’est mis à écrire au journal pour leur donner des conseils ou des encouragements, les gens envoyaient des colis à leur transmettre contenant des moufles, des chaussettes de laine, des chaussures de sport, des semences, de la nourriture, des livres religieux en slavon…
Le journaliste était submergé de demandes d’ethnologues, d’historiens, de linguistes, de médecins avec des questions nombreuses allant de leur état de santé à la variété de pomme de terre qu’ils plantaient et qui, en 40 ans, n’avait pas dégénéré.
Celle-ci, par exemple : comment se soignent-ils les dents ? À quoi la réponse d’Agafia a été : « Par la prière. Si la prière ne suffit pas, nous tenons la bouche ouverte sur une pomme de terre brûlante. »
Karp Lykov et sa fille Agafia devinrent des sortes de stars bien malgré eux. Toute la Russie connaissait leur histoire, s’efforçait de leur venir en aide et attendait avec impatience la relation des visites de Vassili Peskov qui avaient lieu chaque été, comme un feuilleton annuel, toujours plein de péripéties et d’événements cocasses ou émouvants. ( On pense, en particulier, à l’épisode de la chèvre et du bouc qu’ils décident d’offrir aux Lykov. Agafia n’avait jamais vu de telles bêtes et n’avait pas la moindre idée de la manière de « s’en servir »…)
Mais l’un des effets inattendus de ces articles, c’est que des parents éloignés des Lykov, inconnus de Karp et Agafia, se sont manifestés.
 
6. Agafia visite « le siècle » mais refuse d’y rester.
 
Ces parents, ( cousins germains du côté de sa mère) vieux-croyants eux-mêmes, étaient établis dans une communauté de Sibérie d’une région proche et beaucoup plus peuplée, celle de la Choria. Ils rendirent visite aux Lykov dans le but de les persuader de quitter leur ermitage et de vivre avec eux, ce que le vieux refusa obstinément. Mais Agafia, intéressée, parvint à persuader son père de la laisser partir et habiter chez eux pendant un mois.
Ce fut pour elle, on s’en doute, une expérience forte, mais qu’elle vécut avec curiosité et sans traumatisme apparent. Elle prit pour la première fois l’avion, le train (« une maison roulante », où elle fut reconnue tellement elle était populaire !) ; elle vit pour la première fois des vaches, des chevaux, des automobiles, des immeubles, des magasins… Elle fut accueillie et fêtée avec chaleur par sa famille (qu’elle découvrit assez étendue), et lorsqu’elle revint vers son père, avec pour seul objet venu du monde profane une cuvette émaillée, elle était changée : plus mûre, plus préoccupée de propreté, avec un vocabulaire plus étendu et une conscience nouvelle de la force du « siècle ». Et elle s’était fait expliquer, incidemment, «  ce qui s’était passé près de Kiev  » (Tchernobyl).
Pour autant, lorsque son père décède quelques mois plus tard, en février 1988, malgré l’insistance de tout le monde, elle refuse de quitter son ermitage sibérien et continue toujours d’y vivre, seule, au contact des ours et des loups, après un mariage-éclair raté.
Les raisons de ce choix terrible sont sans doute multiples : elle retourne, au fond, vers ce qu’elle a toujours connu, ce à quoi elle est le mieux adaptée. Mais il y a plus : selon le journaliste, son père avant de mourir lui aurait fait promettre de ne pas dilapider ce capital de la « vraie foi » dont elle était porteuse. Promesse qu’elle entend honorer d’autant qu’elle vécut, peu de temps après sa disparition, une expérience étrange de cohabitation avec un loup, ce qu’elle prit pour un signe divin.
De ce que l’on sait du livre à paraître dans quelques jours, Agafia vit toujours au même endroit et s’efforce d’y réunir d’autres ermites pour partager sa foi et son mode de vie. La petite flamme vacillante de la vieille-foi brûle toujours au fin fond de la Sibérie...

Notes : 

[1] Egalement : les prosternations que l’on ne devait plus faire jusqu’à terre mais à hauteur de la ceinture, les Alléluia qui ne devaient plus être répétés que deux fois et non trois, le sens du déroulement des processions qui devait être inversé, Jésus prononcé « Issous » et non « Iissous » avec deux « i » etc... Des détails cultuels donc, et non des modifications de dogmes.

[2] Le Tsar Alexis promulgue en 1648 le premier code imprimé de la Russie attachant définitivement les serfs à la terre, textes connus sous le nom de sobornoïe oulojenié. Avec ces lois votées par le Zemski Sobor, (sorte d’Etats généraux) la noblesse reconnaît sa soumission totale au souverain en échange du pouvoir absolu qu’elle exercera désormais sur les paysans.
[3] La Khovanchtchina, opéra de Moussorgski, fait référence à cette histoire très présente dans la littérature, la peinture russe. ( Voir le célèbre tableau de Sourikov où l’on emmène la Boyarde Morozova adepte de l’ancien rite vers son exil. Celle-ci montre à la foule qu’il faut se signer avec deux doigts. On remarquera le personnage complètement à droite assis dans la neige, en haillons, qui montre également les deux doigts avec lesquels il se signe…)
[4] Pour en savoir plus  sur les communautés de vieux-croyants aujourd'hui  en Russie. 
[5] Les fuites eurent lieu pour des raisons diverses : rumeurs de « recensement », création d’une réserve naturelle qui leur interdit la chasse, insoumission militaire, refus de se plier à une injonction de rejoindre le monde civilisé au nom de la protection des enfants
[6] En réalité les fruits d’un conifère sibérien, le « Pinus Sibirica  » que les Lykov appellent à tort « cèdre »
[7] Il y avait aussi le problème qu’un seul des fils était devenu chasseur et parvenait, en ne disposant d’aucune arme à feu, à piéger et tuer ces assez grosses bêtes, ce qui n’arrivait pas tous les jours
[8] Profitons-en pour corriger un certain nombre d’erreurs fréquentes relatives à cet alphabet.
_ Comme cela a été dit, le véritable alphabet cyrillique n’est pas l’alphabet russe actuel, mais celui qui permet d’écrire le slavon, (ou vieux-slave) qui est la langue liturgique de tous les orthodoxes slaves. Ce n’est pas du vieux russe mais plutôt du vieux bulgare.
_ L’alphabet inventé par le Saint moine Cyrille pour transcrire ses traductions des textes grecs en langue slave (qui n’avait pas d’écriture ) est l’alphabet dit « glagolitique »  qui n’a rien à voir avec le cyrillique.
_ C’est un disciple (probablement St Clément, évêque d’Orchide ) qui a voulu transcrire les textes en glagolitique de St Cyrille à l’aide de caractères grecs. Il leur a ajouté des lettres empruntées à l’alphabet hébreu pour un certain nombre de sons qui n’existaient pas en grec et gardé les très rares signes glagolitiques qui n’avaient pas non plus d’équivalent en hébreu. Il a donné à cet alphabet le nom de « cyrillique » en hommage à son maître, mais comme on le voit, St Cyrille n’est pas l’inventeur de l’alphabet cyrillique.
[9] Une partie de ces interdits ressemble tout de même à la cacherout juive et repose sur l’observation et l’intuition du mode de transmission des maladies infectieuses (des épidémies de peste et de choléra ont été contemporaines du schisme) : on ne se serre jamais la main, on n’accepte jamais de vêtements déjà portés par d’autres, chacun a sa vaisselle d’une manière stricte etc.